Réflexion de Coffi Gildas Sèhonou : « 21 ans pour un diplôme … Et après ? »  (Le piège du chômage des diplômés au Bénin et en Afrique)  

Coffi Gildas Sehonou
L’enseignant Coffi Gildas Sehonou a réfléchi sur « Le piège du chômage des diplômés au Bénin et en Afrique » après les études

On nous a menti. On nous a tous dit : « Va à l’école, travaille bien, aie ton BAC, fais l’université, soutiens ta thèse… et la vie sera belle ». 21 ans. Au total 21 ans au bas mot. 21 ans assis sur les bancs d’écoles et d’universités. 21 ans de sacrifices familiaux, de privations, d’espoir, pour déboucher sur quoi ?

Dans bien des cas, le diplôme en main, le CV en PDF, et la descente inéluctable à l’enfer du chômage. Bienvenue dans les systèmes éducatifs africains, héritage direct du système colonial.

L’école africaine et singulièrement celle béninoise n’est-elle instituée que pour fabriquer des commis et des perroquets ? L’objectif du colon n’était pas de former des ingénieurs, des industriels ou des entrepreneurs africains. Il lui fallait des auxiliaires : des commis d’administration, des instituteurs, des interprètes. Des exécutants, qu’il pouvait soumettre.

Après les indépendances, les structures ont changé de nom. Mais la philosophie est restée. L’école continue de former massivement pour la fonction publique et le secteur tertiaire. Elle valorise la théorie, le concours. Elle dévalorise la technique, le métier. Soixante-dix ans après les indépendances, l’école n’a pas changé d’objectif. Elle continue de former des demandeurs d’emploi et non des créateurs de richesse. On bourre, on récite, on compose. On sort avec des têtes pleines et des mains vides. Un système axé sur l’enseignement de connaissances infructueuses.

La France qui nous a colonisé a-t-elle jamais voulu opérer à notre adresse un transfert de technologie ? A-t-elle jamais eu, dans ses multiples partenariats avec le Bénin et l’Afrique l’idée de création de lycée technique ? Pour rappel : le premier lycée à vocation technique : Bregain , a été une initiative d’un prêtre néerlandais; le CPU, un projet canadien.

Ainsi, la course aux diplômes ne serait-elle pas un piège sans fin ? Dans la psychologie collective de nos parents, il n’existe que trois métiers qui valent : Docteur (d’abord en médecine, puis avec le temps dans les autres filières) , Avocat, Professeur. Le reste ? « C’est pour ceux qui n’ont pas eu la chance d’aller loin ». Du coup on a des milliers de jeunes avec une Licence en Lettres Modernes, en Géographie , en Histoire, en Anglais en sociologie ou encore en Philosophie qui postulent pour être agent de saisie. Et en même temps, on court après un plombier sérieux pendant trois semaines. On cherche un frigoriste qui ne nous arnaque pas ou un électricien solaire ou une femme qui transforme bien le gari et peut livrer une tonne en vain.

Le marché crie : « J’ai du travail ! ». L’école répond : « J’ai des diplômés ! ». Et les deux ne se rencontrent jamais. Ainsi, le paradoxe de la pénurie dans l’abondance est saisissant. Dans nos villes, les jeunes diplômés défilent dans les bureaux de recrutement, CV en main. Et dans le même temps, les entreprises, les artisans, les exploitants agricoles crient à la pénurie de main-d’œuvre qualifiée. Et si on cassait le cycle après le BAC ? Chers jeunes bacheliers, posez-vous la vraie question. Ne vous demandez pas : « dans quelle filière dois-je m’inscrire à l’université ? » Demandez vous : « dans vingt-quatre mois, quel problème je résous et pour combien on me paie ? » Parce que la vérité c’est ça : Le pays n’a pas besoin d’un cinquante millième diplômé. Il a besoin de jeunes qui savent innover, qui savent faire quelque chose de pratique. La solution ne serait- elle pas d’apprendre un métier ? Intelligence artificielle, Énergie solaire, Froid et climatisation, Transformation agroalimentaire, Couture industrielle, Développement web, Élevage moderne, Menuiserie aluminium… En deux ans tu es opérationnel. En trois ans tu as des apprentis. En cinq ans tu as une entreprise. Puis après, tu veux le Master ou le Doctorat ? Prends-le. Mais avec l’argent tiré des bénéfices de ton métier.

C’est ça la vraie indépendance. Et l’avantage est double. D’abord l’employabilité rapide. Ensuite la capacité à créer sa propre activité. Un bon soudeur, un bon technicien en froid, un bon promoteur avicole gagne aujourd’hui bien mieux sa vie que de nombreux licenciés en attente de recrutement. Pour ceux qui viennent de décrocher à peine le BEPC, au lieu de se laisser voler trois ans, entrer en même temps dans la dynamique de l’apprentissage d’un des métiers du futur ne serait-il pas salvateur? Le système actuel nous vole des années de notre vie pour nous rendre dépendants. Il est temps que l’école redevienne ce qu’elle n’a jamais été : un lieu qui prépare à la vie, pas seulement aux examens. Et nous, on doit arrêter de courir derrière du papier, et commencer à courir derrière la compétence. Parce qu’à la fin, personne ne te demandera si tu as un Master ou un doctorat. On te demandera : « Tu sais faire quoi ? » Et, à notre ère, celle du Verseau, je pense que le jeune du futur n’est pas celui qui s’est inutilement fatigué à amasser les diplômes. C’est celui qui est intellectuellement souple, poli, curieux, bienveillant, persévérant. Il doit pouvoir comprendre les autres et comprendre l’argent. Pour cela, il est urgent de décoloniser notre mental avant de décoloniser nos programmes. Il faut réhabiliter le travail manuel.

L’école africaine, celle qui doit forger le type d’individu apte à relever les défis des peuples du continent, doit être fondue et réformée par des Africains pour les Africains

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