
La division du pays en des pôles de développement équilibré territorial est une mesure capitale pour insuffler de nouvelles énergies aux divers actions et projets en faveur du développement socio-économique dans nos différentes régions du pays. Elle est une invite à des actions positives chez soi. Mais quelle contribution peut-on apporter à la mesure pour soutenir cette initiative ? Dans notre entendement, il existe un aspect latent qui nous pousse à une réflexion complémentaire. C’est une mesure qui révèle l’abandon des terroirs par les fils et filles dont les membres de la communauté peuvent tirer plusieurs avantages.
Ces hommes et femmes qui ont émergé par leur formation ou leur profession refusent d’aller au village. Dans leur fuite, beaucoup sont dans la créativité qui profite plutôt à d’autres personnes. Cette attitude est à la base d’un grand mouvement d’exode rural. A l’échelle internationale, d’autres traversent la frontière et s’installent carrément à l’étranger. Cette fuite des cerveaux ou des mains intelligentes et habiles a une cause sociologique qu’on ne peut éluder. En effet, la mesure lancée par le gouvernement du Président Wadagni est une occasion pour aborder avec sérénité et intelligence la préoccupation.
L’analyse de la préoccupation nous renvoie à quelques propos recueillis à travers une recherche qui nous a poussé à dire une fois sur Radio Tokpa que le Bénin est géographiquement petit, historiquement grand, mais sociologiquement complexe et dangereux. Les propos de nos enquêtes d’il y a quelques décennies portent sur le mobile des cas de conversion dans les religions dites révélées et comment bon nombre de Béninois traitent leurs semblables dans les relations.
Le premier volet qui concerne la conversion montre qu’elle n’est pas nécessairement justifiée par un souci eschatologique. Certaines conversions se produisent à cause de la peur des fétiches ainsi que la peur des gris-gris de nuisance. Ne convient-il pas de résumer quelques propos recueillis chez des convertis lors de nos enquêtes? Pour les uns, l’adhésion à la fois chrétienne est salutaire pour éviter l’escroquerie de certains praticiens qui, au lieu de vous guérir, projettent des énergies négatives dans votre vie pour vous maintenir sous leur joug; pour les autres, cela permet de s’éloigner de leurs influences directes; pour les autres encore, après la mort, les obsèques seront plus simplifiés pour la progéniture.
Quant au second volet, d’aucuns fuient leur origine et restent en ville ou traversent les frontières pour une certaine paix du cœur. Cela justifie la peur qui est omniprésente dans le subconscient de tous les Béninois et qui engendre une profonde méfiance. A travers la fuite vers ces religions ou l’étranger, se lit la mentalité qui crée la méfiance engendrant une peur morbide entre nous: la peur des féticheurs, la peur des voisins au marché, la peur des collègues de service, la peur des membres de sa famille, la peur des amis, la peur des politiciens, etc. Cette pesanteur sociologique est à la base de la fuite des voisins vers la ville et du pays vers l’étranger. Ses effets ont tout le temps privé l’origine des cadres et des hommes d’affaires de leurs réalisations qui contribueraient aux opportunités de travail et à l’épanouissement des membres de leurs communautés respectives. C’est ce que traduit la pensée du Président Wadagni lorsqu’il dit: <<nos cadres ne construisent pas dans leur village ; nos cadres n’ont pas un petit champ, une petite ferme dans leur région. Je vais demander aux Délégués de me suivre un peu ces DG-là et cadres.>>
La peur des envoûtements qui sont une pratique constituant à projeter des décharges négatives sur un citoyen par l’assemblage de certains ingrédients accompagné de parole sacrée suivant un rituel pour nuire à sa vie en lui provoquant une maladie, un accident, un blocage dans le commerce, une perte d’emploi, des désagréments dans le foyer, etc est un grand obstacle au développement comme le décrit l’ouvrage Les nuisances du gris-gris et de la magie: obstacle au développement de l’Afrique noire. Les cas de souffrances morales, de maladies et des blocages dont l’origine n’est jamais claire ne manquent jamais et sont extrêmement difficiles à quantifier. Qui nous dirait avec exactitude le nombre de personnes tuées par la pratique des gris-gris de nuisance chaque année, des jeunes détruits dans leurs études ou leurs projets ? La violence occulte détruit avec la même efficacité que les armes de guerre de grande portée. C’est l’occasion de rappeler le propos d’un étudiant, qui au cours d’un débat sur le savoir endogènes, a dit qu’il comprend que les gris-gris de nuisance détruisent plus que la sorcellerie. Voilà comment nous sommes victimes d’une mentalité que nos cultures ont fabriquée. La stratégie crée l’occasion d’un sérieux discernement de nos cultures afin de transformer la mesure du gouvernement en un véritable levier de développement. La banalisation de la pesanteur sociologue abordée peut encourager certains à suivre avec prudence la sagesse que véhicule l’adage qui dit: << on invite le margouillat à être roi. Le reptile réagit avec perspicacité et demande si on a pris l’avis des enfants qui se promènent avec chicottes>>.
Au-delà de tout, la culture, comme le disait le sociologue Matthew Arnold, <<est un fait social qui donne à la vie sa dignité>>. Mais où est la dignité quand l’être humain est malmené et détruit par des connaissances que nous manipulons de nos mains ? En conséquence, toute culture sans discernement amène à la sépulture. Il en résulte que pour être un acteur de développement, nous devons éviter la destruction des personnes ou leur élimination. Tout citoyen n’est pas acteur de développement. C’est en cela que tous ceux qui manipulent ces forces ont le devoir de manifester une grande bienveillance dans les relations avec les membres de la communauté pour prouver davantage le caractère inoffensif d’une partie de la pratique de gris-gris. Les gens pourront progressivement oublier les incidents d’escroquerie qu’ils leur reprochent parfois en fuyant même les soins de santé selon le protocole thérapeutique de la médecine africaine.
Apprendre donc à être un acteur de développement, c’est d’abord abandonner les forces que nous manipulons de nos mains en créant des nuisances aux autres. Par ailleurs, il faut souhaiter que la bienveillance soit naturelle et prompte dans nos administrations pour accompagner les projets initiés par les gens de la diaspora. Cette action en appelle à l’organisation d’une assise nationale culturelle pour relever et bannir ce qui fait fuire nos concitoyens de leur village vers la ville ou l’étranger. Quel développement peut se concrétiser sans tenir compte des dimensions de la sécurité, de la paix, de la santé et du travail? La levée de cette pesanteur est donc indispensable et impérieuse pour la réussite de la mesure des pôles de développement au Bénin. C’est l’idée que nous pouvons souffler à notre cher Président pour le soutenir et contribuer à l’épanouissement de tout le peuple béninois. Il lui revient de saisir l’occasion pour parfaire les choses dans l’implémentation de la décision.