CHRONIQUE DE GILDAS SEHONOU
Au bord des routes, aux carrefours, devant les marchés ou lieux de culte au Bénin, de petits enfants tendent la main. Une image devenue si habituelle qu’on ne la voit plus vraiment. Pourtant, que devient une société lorsque la main qui devrait tenir un crayon est contrainte de se tendre pour survivre ? Analyse.

Il est des images que l’on finit par regarder sans vraiment les voir, à force de les côtoyer. Certains demandent une pièce ou un morceau de pain ; d’autres avancent entre les véhicules, déjà familiers avec l’indifférence. Au Bénin, la mendicité des enfants ne peut être réduite à une scène ordinaire de la vie urbaine. Elle constitue une réalité sociale qui exige une réponse collective.
1. Derrière la main tendue : une enfance en suspens
Derrière chaque enfant qui mendie se trouve une histoire : une famille fragilisée par la pauvreté, le chômage, un abandon, le décès des parents, une rupture familiale ou parfois une contrainte exercée par des adultes.
Il serait injuste de confondre toutes les situations. Tous les enfants concernés ne vivent pas les mêmes réalités, et toutes les familles précaires ne sont pas responsables d’exploitation. Le phénomène exige donc moins de jugements hâtifs que de compréhension.
L’enfance est le temps de l’apprentissage, du jeu et de la construction de la personnalité. Lorsque la recherche quotidienne de nourriture occupe cette place, la possibilité de grandir dans la dignité est menacée.
2. Pauvreté et mendicité infantile : comprendre sans justifier
La pauvreté est un facteur essentiel. Lorsqu’un ménage peine à se nourrir ou financer la scolarité, la mendicité peut apparaître comme une réponse immédiate.
Mais comprendre ne signifie pas accepter que l’enfant en supporte seul les conséquences. La solidarité et l’aumône expriment une volonté sincère, mais elles ne peuvent se limiter à un geste ponctuel. Donner une pièce soulage une faim immédiate ; cela ne garantit ni la sécurité, ni l’accès à l’école, ni la protection de son avenir.
La véritable solidarité consiste à faire en sorte qu’un enfant n’ait plus à tendre la main pour satisfaire ses besoins essentiels.
3. Quand la rue prend la place de l’école
La présence d’un enfant mendiant doit susciter une question simple : où est-il censé être ? Scolarisé, déscolarisé ou soumis à une contrainte ? Lorsque la mendicité se substitue durablement à l’éducation, les perspectives d’avenir se rétrécissent.
L’école offre des connaissances et des possibilités d’insertion. La rue, elle, expose aux violences, aux accidents et à l’exploitation. Nous ne pouvons souhaiter un Bénin plus instruit tout en négligeant les conditions dans lesquelles grandissent certains enfants.
4. Responsabilité citoyenne : au-delà de la pièce de monnaie
Il serait trop facile de rejeter toute la responsabilité sur l’État. La société comprend aussi les familles, les voisins, les commerçants, les responsables religieux, les enseignants et les associations.
Chacun peut contribuer : respecter l’enfance, signaler les cas préoccupants aux services compétents, soutenir des organisations fiables et repérer les ruptures de scolarisation. Il ne s’agit pas d’interdire la compassion, mais de passer d’une générosité spontanée à une solidarité qui s’attaque aux causes.
5. De l’obligation juridique à la protection effective
Le Bénin dispose d’un cadre juridique, notamment la loi n° 2015-08 du 8 décembre 2015 portant Code de l’enfant. Mais un texte ne suffit pas.
Les autorités nationales et locales, les services sociaux, les écoles, les forces de sécurité et la justice ont chacun un rôle à jouer : repérer les enfants en danger, évaluer leurs besoins, organiser une prise en charge adaptée et proposer un accompagnement social aux familles vulnérables.
Les opérations ne devraient pas se limiter à éloigner les enfants d’un carrefour. Sans suivi, elles ne font que déplacer le problème. La question n’est pas combien d’enfants ont été retirés de la rue, mais combien ont retrouvé une protection durable et une scolarité.
Conclusion : Quelle société voulons-nous ?
La mendicité des enfants pose une question qui dépasse la rue : quelle conception avons-nous du développement et de la solidarité ? Le progrès ne se résume pas à transformer les villes. Il se mesure à ce qu’un pays refuse de laisser se détruire : la dignité humaine et les possibilités offertes aux générations futures.
La vraie question n’est pas seulement : « Pourquoi ces enfants tendent-ils la main ? » Elle est aussi : « Que faisons-nous, collectivement, pour qu’ils puissent un jour la tendre vers un livre, un métier, un projet ou un avenir choisi librement ? »