Chronique de Gildas Coffi Sèhonou : L’école africaine face à l’IA : menace pour l’intelligence ou chance historique ?

L’éducation ne saurait se réduire à la transmission de connaissances : elle doit former le jugement et la capacité de penser par soi-même. Or, l’intelligence artificielle bouleverse les mécanismes d’acquisition du savoir. Pour l’école africaine, elle est à la fois une menace pour les facultés intellectuelles et une occasion historique de repenser l’éducation

Gildas Sehonou auteur chronique mendicité enfants Bénin
Gildas SEHONOU Chroniqueur

L’éducation constitue l’un des fondements essentiels de toute transformation sociale. Elle ne saurait se réduire à la transmission de connaissances ; elle doit également former le jugement, cultiver le discernement et développer chez l’individu la capacité de penser par lui-même. Or, l’avènement de l’intelligence artificielle bouleverse profondément les mécanismes traditionnels d’acquisition et de production du savoir. Face à cette mutation, l’école africaine se trouve confrontée à une interrogation décisive : l’intelligence artificielle représente-t-elle une menace pour les facultés intellectuelles des apprenants ou une occasion historique de repenser l’éducation sur le continent ?

Une chance pour démocratiser le savoir

À bien des égards, cette révolution constitue une chance, à condition que son intégration repose sur une véritable ambition pédagogique et non sur une simple fascination technologique. L’intelligence artificielle s’établit comme un levier de démocratisation du savoir. D’abord, elle est en mesure d’élargir le champ des possibilités d’apprentissage. En permettant aux élèves et étudiants d’accéder rapidement à des explications, à des ressources documentaires et à des exercices adaptés à leurs difficultés, elle favorise une approche plus individualisée de l’enseignement-apprentissage. Cette souplesse pourrait notamment profiter aux apprenants qui, faute d’un accompagnement pédagogique suffisant, éprouvent des difficultés à assimiler certaines notions.Dans un contexte africain marqué par des disparités importantes entre établissements scolaires, l’IA pourrait ainsi contribuer à diversifier les ressources éducatives et à réduire certaines insuffisances pédagogiques. L’accompagnement annoncé par l’UNESCO en 2025 au profit de pays francophones, dont le Bénin, pour développer les compétences en intelligence artificielle des enseignants et des élèves, témoigne de l’intérêt croissant accordé à cette évolution.Toutefois, l’accès à l’information ne garantit pas, à lui seul, l’acquisition du savoir. Encore faut-il que l’apprenant sache interroger, vérifier et exploiter intelligemment les réponses obtenues.

Un métier d’enseignant appelé à évoluer

Ensuite, l’IA pourrait métamorphoser le métier d’enseignant. Certains redoutent que l’automatisation progressive des tâches pédagogiques ne finisse par rendre cette profession moins indispensable. Pourtant, cette interprétation confond transmission de l’information et véritable éducation. Une machine peut expliquer une règle grammaticale, élaborer un exercice mathématique ou proposer une correction. Elle ne saurait cependant remplacer pleinement l’autorité pédagogique, l’écoute, l’empathie et la capacité de l’enseignant à comprendre les difficultés particulières d’un apprenant.La fonction enseignante ne disparaît donc pas ; elle est appelée à évoluer. L’enseignant de demain devra moins se présenter comme le détenteur exclusif du savoir que comme un guide intellectuel, un médiateur et un formateur de consciences. Sa responsabilité consistera notamment à apprendre aux élèves à exercer leur esprit critique face aux productions de la machine.

Le risque d’une délégation de l’effort intellectuel

Cependant, considérer l’intelligence artificielle comme une opportunité ne doit pas conduire à en minimiser les dangers. Son utilisation incontrôlée peut favoriser une dangereuse délégation de l’effort intellectuel. Lorsqu’un élève confie systématiquement ses dissertations, ses exercices de physique ou ses recherches à une machine, il risque de privilégier l’obtention du résultat au détriment du processus d’apprentissage. La tricherie devient alors plus difficile à déceler, tandis que les facultés d’analyse, de mémorisation, d’argumentation et de création personnelle peuvent s’en trouver fragilisées.Cette objection est sérieuse. Mais elle ne justifie pas le rejet de l’outil. Elle invite plutôt à repenser les pratiques d’évaluation : davantage de productions réalisées en classe, de restitutions orales, de débats et d’exercices exigeant un raisonnement personnel. L’enjeu est de faire de l’IA un instrument d’assistance et non un substitut à la réflexion.

La fracture numérique, un défi majeur

À ces risques s’ajoute celui de la fracture numérique. Comment envisager une intégration équitable de l’intelligence artificielle lorsque certains élèves disposent d’équipements performants et d’une connexion permanente, tandis que d’autres étudient dans des établissements dépourvus de ressources élémentaires ? L’UNICEF estimait, en novembre 2025, que 89 % des enfants d’Afrique subsaharienne ne parvenaient pas à lire et à comprendre un texte simple à l’âge de dix ans.Cette réalité rappelle que les défis fondamentaux de l’école africaine demeurent considérables.

Introduire l’intelligence artificielle sans investir simultanément dans les infrastructures, la formation des enseignants et l’accès aux ressources éducatives pourrait donc renforcer les inégalités au lieu de les corriger.

En définitive : former des esprits libres

En définitive, l’opposition entre menace et opportunité ne saurait être tranchée aussi tôt. Tout dépend de la vision éducative qui présidera à son utilisation. L’Afrique doit éviter deux écueils : le rejet systématique d’une innovation porteuse de possibilités et son adoption irréfléchie au détriment des fondamentaux de l’apprentissage. Elle doit plutôt construire une école capable de conjuguer maîtrise technologique, exigence intellectuelle et équité sociale.Car la véritable menace n’est pas que l’intelligence artificielle devienne capable de produire des réponses à la place de l’élève ou de l’étudiant, mais que l’école renonce à sa mission première : former des femmes et des hommes capables de questionner, de comprendre et de penser librement

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