
À la veille du 66ᵉ anniversaire de l’accession du Bénin à l’indépendance, Emmanuel Zossou, ancien Maire de Porto-Novo et Coordonnateur départemental de l’Ouémé du Conseil Économique et Social, revient sur le sens de cette célébration sous le signe du renouveau institutionnel. Dans cet entretien, il décrypte la réforme historique de 2024 qui fait du CES une boussole citoyenne ancrée dans les territoires, détaille sa feuille de route pour les 9 communes de l’Ouémé et livre sa vision d’une indépendance d’action économique portée par l’équité territoriale.
Question : Monsieur le Coordonnateur, le Bénin célèbre cette année le 66ᵉ anniversaire de son accession à l’indépendance. Quel sentiment vous inspire cet anniversaire sous le signe du renouveau institutionnel ?
Emmanuel Zossou :Le 1er août est une date profondément symbolique : c’est le jour où notre pays a recouvré sa souveraineté et affirmé sa volonté de prendre en main son destin. Soixante-six ans plus tard, nous contemplons le chemin parcouru avec une légitime fierté. Notre démocratie est consolidée, nos institutions sont modernisées, et le Bénin s’est imposé comme un pôle de stabilité et de dynamisme dans la sous-région.Mais célébrer l’indépendance aujourd’hui, c’est surtout embrasser une vision d’avenir : passer d’une indépendance de souveraineté à une indépendance d’action économique et de cohésion sociale, où l’État se rapproche structurellement de chaque citoyen. Chaque génération reçoit une Nation en héritage. Notre responsabilité aujourd’hui est d’accélérer la transformation structurelle de notre économie pour les décennies à venir
Dans cette dynamique de proximité, le CES a connu une profonde restructuration. Pouvez-vous nous rappeler les missions fondamentales de l’institution sous sa nouvelle configuration ?
Le Conseil Économique et Social est une institution consultative majeure de notre République, ancrée dans la Constitution et transfigurée par la loi organique n°2024-26 du 17 juillet 2024. Sa mission régalienne est d’éclairer la décision publique. Nous ne sommes ni le Gouvernement qui exécute, ni le Parlement qui vote les lois ; nous sommes la boussole citoyenne des pouvoirs publics.Le CES est le cadre institutionnel par excellence où s’exprime la voix des forces vives de la Nation : organisations socioprofessionnelles, artisans, agriculteurs, opérateurs économiques, sans oublier le monde des arts, de la culture et de la société civile. Saisi par le Chef de l’État ou l’Assemblée nationale, ou s’autosaisissant lui-même, le CES examine les grandes orientations économiques, sociales, culturelles et environnementales du pays. Son rôle est d’apporter aux gouvernants une lecture de terrain sans filtre, rigoureuse et ancrée dans le réel — un pont permanent entre les aspirations des populations et les sommets de l’État.
Qu’est-ce que la grande réforme de 2024 change concrètement pour le citoyen, et comment s’articule-t-elle avec la priorité territoriale du Chef de l’État ?
Cette réforme historique met fin à une vision centralisée de l’institution pour lui donner un ancrage résolument départemental. Trente ans après sa création, le CES devait descendre de son piédestal pour se rapprocher du citoyen.Désormais, l’architecture du CES repose sur une double articulation :• Au niveau départemental : chaque département dispose d’un conseil représentatif, composé d’acteurs de terrain issus des différents corps de métiers, de personnalités désignées par le Parlement et le Chef de l’État. Ce conseil vit au rythme des réalités locales.• Au niveau national : les coordonnateurs départementaux sont membres de droit du Conseil National, aux côtés des grandes chambres consulaires.Concrètement, cela crée un canal direct de remontée de l’information. Les préoccupations d’un maraîcher de Sèmè-Podji, d’un artisan d’Avrankou, d’un pêcheur des Aguégués ou d’un chef d’entreprise de Porto-Novo ne se perdent plus au fil du processus. Elles sont captées au niveau départemental, formalisées sous forme d’avis, et portées au Conseil National pour nourrir directement les politiques publiques. C’est l’outil idéal pour s’assurer que les priorités de développement territorial correspondent exactement aux besoins exprimés par les forces productives de nos départements.
Pour que le dialogue soit transparent, quelles sont précisément les lignes de démarcation du rôle du CES ?
Il est fondamental d’éviter toute confusion des rôles pour garantir la crédibilité de notre action.Le CES a le pouvoir et le devoir d’écouter, de concerter, d’analyser les realities socio-économiques et de formuler des avis et recommandations pointus pour éclairer l’action publique.En revanche, il ne peut en aucun cas se substituer aux prérogatives administratives ou politiques du gouvernement ou du Parlement. Nous ne décidons pas des budgets de l’État, nous n’exécutons pas de projets d’infrastructures et nous n’empiétons pas sur les compétences des collectivités territoriales. Notre force réside exclusivement dans la rigueur de nos analyses, la sincérité de notre écoute et la pertinence de nos avis. C’est en respectant ces limites constitutionnelles que nous nous imposons comme un partenaire institutionnel respecté et incontournable.
En tant que Coordonnateur pour le département de l’Ouémé, comment comptez-vous traduire ces orientations sur le terrain ?
Mon rôle est de faire de notre CES départemental une institution vivante, accessible et proactive, avec le dialogue social et territorial comme méthode de travail. Notre feuille de route s’articule autour de quatre engagements cardinaux :• Écouter : aller au plus près des populations, dans les 9 communes de l’Ouémé, des centres urbains aux hameaux les plus reculés, pour capter les signaux faibles et les attentes légitimes des citoyens.• Rassembler : créer des plateformes de concertation inclusives où le secteur privé, le monde agricole, l’artisanat et la société civile dialoguent avec les autorités locales.• Analyser : bâtir des avis reposant sur des données probantes, des diagnostics techniques rigoureux et des consultations objectives, loin de toute approximation.• Proposer : fournir aux décideurs des recommandations réalistes, innovantes et directement applicables.Le succès de notre mandat ne s’évaluera pas au nombre de réunions organisées, mais à la qualité de l’écoute, à la pertinence des avis, et à la confiance qu’elle contribuera à renforcer entre citoyens et institutions.
Le programme du Président Romuald WADAGNI fait de l’équité territoriale le cœur du développement national. Quels sont les grands défis à relever pour les prochaines décennies ?
Le grand défi de notre époque est de faire en sorte que la croissance économique nationale se traduise de manière concrète, mesurable et inclusive dans le quotidien de chaque Béninois, quel que soit son lieu de résidence. Le développement ne peut plus être concentré ; il doit être intrinsèquement territorial. Aucune région ne doit être laissée pour compte.Le Bénin est riche de sa diversité. Chaque département possède des spécificités — agricoles, touristiques, artisanales ou industrielles — qui constituent des moteurs de croissance sous-exploités. L’orientation est claire : territorialiser les politiques publiques, concevoir le développement à partir des réalités locales pour bâtir des pôles économiques régionaux compétitifs. C’est à cette seule condition que nous parviendrons à fixer la jeunesse dans nos localités, à créer de la richesse partagée et à éradiquer la pauvreté.
Le programme gouvernemental insiste lourdement sur l’intercommunalité et la mutualisation. Pourquoi cette approche collaborative entre les territoires est-elle cruciale?
Parce que face aux exigences de la modernité, l’isolement est une impasse. La gestion des inondations dans la vallée de l’Ouémé, la mobilité urbaine, l’assainissement, le chômage des jeunes, la connectivité numérique : aucun de ces défis ne s’arrête aux limites administratives d’une seule commune.Il ne s’agit pas d’effacer l’identité ou les compétences de nos communes. Il s’agit d’encourager des mécanismes audacieux d’intercommunalité pour porter des projets structurants à fort impact. La mutualisation des ressources et la planification partagée sont les clés pour attirer des investissements massifs et garantir l’efficacité de chaque franc investi par l’État.
Quel message adressez-vous à la jeunesse béninoise à l’aube de cette nouvelle ère de gouvernance ?
À la jeunesse béninoise, et particulièrement à celle de l’Ouémé, je dis que l’avenir est entre vos mains, mais que les opportunités se créent aujourd’hui. Les infrastructures, le cadre d’incubation économique, la dématérialisation administrative et les réformes de l’enseignement technique sont en place pour libérer votre potentiel.Mais les institutions et les réformes ne suffisent pas : elles ont besoin de votre énergie, de votre esprit d’innovation, de votre ardeur au travail et de votre civisme. Le Bénin de demain sera le reflet exact de votre niveau d’engagement d’aujourd’hui. Soyez des acteurs audacieux du développement territorial et des sentinelles du bien commun.
. Un regard sur l’avenir de notre pays
Emmanuel Zossou :Je suis profondément optimiste. Notre pays dispose de nombreux atouts : une jeunesse dynamique, une stabilité institutionnelle, une économie en croissance, une administration de plus en plus dématérialisée, un patrimoine culturel exceptionnel, une position géographique stratégique, et des femmes et des hommes de grande qualité. Notre responsabilité est de transformer ces atouts en développement durable et partagé. Le Bénin est en train de se positionner durablement sur la trajectoire de l’émergence.
Qu’avez vous à dire pour clôturer cette interview ?
L »indépendance nous a donné le droit historique de décider de notre destin. Soixante-six ans plus tard, grâce à des réformes courageuses comme celle du Conseil Économique et Social, nous donnons une impulsion nouvelle à ce destin. Les prochaines années seront, j’en suis convaincu, celles d’un développement équilibré, porté par des territoires forts et des citoyens pleinement écoutés. Le CES de l’Ouémé jouera pleinement sa partition dans cette grande œuvre de construction nationale.Excellente fête de l’indépendance à toutes les Béninoises et à tous les Béninois !Vive le développement des territoires !Vive la République ! Vive le Bénin
Propos recueillis par Armel FERAEZ
Source : leprojecteurinfos.bj