
La quinzième édition de la Biennale Africaine de la Photographie de Bamako démarre le 26 novembre 2026. Les artistes sont déjà sélectionnés, les préparatifs vont bon train. Tout est mis en œuvre pour que l’édition soit mieux réussie. El Hadj Amadou Diop, le Délégué général en parle avec assurance. Interview.
Propos recueillis par Fortuné SOSSA
El Hadj Amadou Diop, vous êtes le Délégué général de la 15ème édition de la Biennale Africaine de la Photographie prévue à Bamako du 26 novembre au 26 janvier prochains. Quelles sont les innovations que vous apportez à cet événement culturel majeur du continent ?
Cette 15ème édition s’inscrit dans la continuité de plus de trois décennies d’histoire, mais elle porte plusieurs innovations fortes. D’abord le thème « Refabulation(s) », proposé par notre Commissaire générale Armelle Dakouo, que je tiens à saluer pour son travail remarquable, ainsi que pour celui mené avec l’ensemble des autres commissaires.
Il était très important pour nous, au niveau de la Délégation, et sous les instructions du Ministre en charge de la Culture, M. Mamou Daffé, que cette édition soit le reflet des ambitions et des orientations d’une Afrique souveraine. Ce thème invite les artistes à reprendre possession des récits plutôt qu’à les subir. Ensuite, une dimension territoriale inédite : au-delà de Bamako, la biennale proposera des représentations à Tombouctou et à Sikasso, pour que d’autres territoires du pays soient eux aussi porteurs de cette dynamique.
Nous avons également voulu élargir le regard au-delà de la seule photographie, en intégrant les autres disciplines à travers la programmation culturelle et une semaine professionnelle qui interrogera la place des industries culturelles et créatives dans le développement de notre pays. Enfin, nous organisons des conférences de haut niveau réunissant des personnalités du monde culturel africain, pour que Bamako soit aussi un lieu de réflexion, et pas seulement d’exposition.
Vous venez justement d’évoquer le thème choisi pour cette édition : Refabulation(s). Pouvez-vous nous en dire davantage sur ce néologisme que vous déployez à la fois au singulier et au pluriel ?
Refabulation(s), pour paraphraser son auteure, Armelle Dakouo, la commissaire générale : « Refabuler c’est repenser les récits et réinventer les imaginaires ». Il s’agit de reprendre possession de nos récits, d’interroger les représentations que nous avons héritées ou qui nous ont été imposées, pour en construire de nouvelles à partir de nos propres réalités, mémoires et imaginaires.
Le singulier renvoie à ce geste commun, ce mouvement d’ensemble qui traverse toute l’édition. Le pluriel, lui, rappelle qu’il n’existe pas une seule manière de refabuler : chaque artiste, chaque territoire, chaque mémoire porte sa propre refabulation. C’est cette multiplicité de voix et de gestes, singuliers et pourtant reliés entre eux, qui donne sa richesse au thème et donc à cette 15ème édition.
Le jury a sélectionné 49 artistes dont 25 femmes pour prendre part à l’exposition officielle. Comment va se dérouler cette grande messe de la photographie d’art afin que le public puisse vivre une belle fête de la diversité de scènes contemporaines ?
L’exposition officielle se déploiera dans plusieurs lieux emblématiques de Bamako, chacun pensé en fonction des œuvres qu’il accueille. À cela s’ajoutent des temps forts pensés pour le grand public : les Nuits de la Photographie que nous organisons dans trois lieux de la ville, ainsi qu’une programmation culturelle qui fera dialoguer les œuvres exposées avec d’autres formes artistiques.
Nous tenons à ce que cette édition ne soit pas seulement un parcours d’exposition, mais une véritable fête, accessible et vivante, où le public puisse mesurer la diversité des écritures photographiques contemporaines africaines et de leurs diasporas.
Dans la sélection figurent aussi bien des célébrités que des artistes de la nouvelle génération. Parmi les mentors, on peut citer Ayrson Heráclito du Brésil dont les recherches sur les héritages afro-atlantiques ont été présentées aux Biennales de Venise et de São Paulo. Quel est l’intérêt de ce brassage intergénérationnel ?
Ce dialogue entre générations est au cœur de notre démarche. Des artistes confirmés comme Ayrson Heráclito, dont le travail sur les héritages afro-atlantiques est reconnu internationalement, apportent une profondeur et une légitimité qui rassurent et inspirent les artistes émergents.
En retour, la nouvelle génération apporte des formes, des questionnements et une énergie qui renouvellent le regard porté sur ces héritages. C’est exactement l’esprit de Refabulation(s) : faire dialoguer la mémoire et le présent, pour que la transmission ne soit jamais figée mais toujours réinventée.
L’un des défis majeurs de toute organisation d’envergure reste et demeure la mobilisation des ressources financières. Quelles sont les stratégies que vous mettez en place pour relever ce challenge?
C’est la toute première fois que le Ministère de l’Artisanat, de la Culture, de l’Industrie Hôtelière et du Tourisme décide de porter, à lui seul, l’organisation de cette biennale. Nous nous appuyons pour cela sur plusieurs leviers. Il y a d’abord le soutien de l’État, à travers le Ministère de tutelle et le Comité d’orientation stratégique.
Il y a ensuite des partenaires techniques, notamment les représentations diplomatiques et consulaires amies du Mali, ainsi que de grandes structures culturelles du continent et des structures sous-régionales, que nous sollicitons pour leur appui. Mais la plus grande partie du financement est portée par l’Etat malien, et cela montre à quel point la culture continue d’occuper une place importante pour les nouvelles autorités du Mali grâce notamment à la vision et au leadership du Ministre Mamou Daffé.
L’autre défi non moins important est relatif aux questions sécuritaires, surtout qu’en ce moment, la sous-région se trouve confrontée à des actes terroristes et mercenaires. Quel message avez-vous pour rassurer les festivalières et festivaliers ?
En 2015, lors du discours d’ouverture de la 10ème édition des Rencontres de Bamako, notre regrettée Bisi Silva disait : « […] Les images exposées dans la ville doivent montrer au monde que la vie continue, que la créativité ne s’arrête pas face aux crises, et que la culture reste le pont indispensable pour panser les blessures collectives ».
Au mois de décembre dernier, le Ministère a organisé la Biennale artistique et culturelle à Tombouctou, qui a accueilli plus d’une vingtaine de nationalités (occidentales et asiatiques) venues faire la fête de la culture malienne. Des centaines d’invités non-maliens ont pu s’y rendre, profiter du spectacle et repartir sans aucun problème et je parle bien de Tombouctou, dans le nord du Mali.
Organiser un événement à Bamako ne constitue donc pas, en soi, une difficulté particulière pour notre département. La sécurité de nos invités, de nos artistes et de notre public reste évidemment une priorité, mais ce sont des questions sur lesquelles nous ne devons pas nous arrêter : des activités culturelles et des rencontres internationales se tiennent chaque jour à Bamako, et cela ne doit pas nous poser de problème.
Nous travaillons en toute confiance, en coordination avec les autorités compétentes et nous sommes prêts à recevoir le monde pour que cette édition se déroule dans les meilleures conditions.

Encadré : Qui est El Hadj Amadou Diop ?
Depuis plus de trente ans, El Hadj Amadou Diop évolue à l’intersection des médias, de l’audiovisuel, des politiques culturelles et de la coopération internationale. Consultant stratégique des industries culturelles, créatives et citoyennes auprès du Ministère de l’Artisanat, de la Culture, de l’Industrie Hôtelière et du Tourisme du Mali, il est, depuis juillet 2025, Délégué Général des Rencontres de Bamako – Biennale Africaine de la Photographie.
Son parcours l’a conduit de l’Office de Radiodiffusion Télévision du Mali (Ortm) aux projets menés dans le cadre des programmes des Nations Unies, ainsi qu’à des initiatives conduites avec la Délégation de l’Union européenne au Mali et à la création de Fama TV et Fama FM pour les Forces Armées Maliennes. De Bamako à Mopti et
Tombouctou, il a piloté des projets de communication publique, de production audiovisuelle, de mobilisation citoyenne et de développement culturel.
Il a également assuré la production exécutive locale du documentaire Africa Mia, contribué à plusieurs productions autour de Fatoumata Diawara, d’Amadou & Mariam, dirigé le Festival Ali Farka Touré et coordonné le Bamako Jazz Festival. Son parcours réunit aujourd’hui une expérience reconnue des médias, des industries culturelles et créatives, de la coopération internationale et de la gouvernance de grandes manifestations culturelles africaines.