
Le 6 mars 1995, en fin d’après-midi, un enfant de l’Atacora perd la vue. Il a cinq ans et ne sait encore ni lire ni écrire. Dans l’imaginaire collectif, un tel événement scelle d’avance un avenir de retrait, de silence et de dépendance. Trente et un ans plus tard, cet enfant est Docteur en droit, avocat au barreau de Bordeaux et enseignant à l’Université d’Abomey-Calavi.
Entre ces deux dates, il n’y a eu ni miracle, mais une méthode rigoureuse, une obstination sans faille et la main tendue de quelques hommes au moment décisif.
Joseph Kouakiré : le premier jalon
Le premier jalon de ce parcours porte un nom : Joseph Kouakiré. Directeur du Centre des aveugles et malvoyants de l’Atacora, il accueille le jeune Bio Bienvenu BONI à la suite de la perte de sa vue et lui transmet les instruments fondamentaux de l’autonomie. C’est là qu’il apprend à lire et à écrire, autrement que les autres, mais avec la même exigence.
Porté par cette assise, il obtient son certificat d’études primaires en 2001, puis intègre le CEG 1 de Natitingou où il décroche successivement le BEPC et le baccalauréat série A2 en 2008. À chaque palier, la question revenait en sourdine : jusqu’où irait-il? À chaque palier, la réponse s’imposait : plus loin.
Le choix de ne pas choisir : double licence, double master
Arrivé à l’université, il fait le choix singulier de ne pas choisir. À la Faculté de droit et de sciences politiques de l’Université d’Abomey-Calavi (FADESP-UAC), il prépare une licence en droit des affaires et carrières judiciaires. Simultanément, à l’École Nationale d’Administration et de Magistrature (ENAM), il suit une licence en administration générale et territoriale. Les deux diplômes sont obtenus en 2011.
La même logique se reproduit au master : administration générale et territoriale à l’ENAM d’un côté, droit de la personne humaine à la Chaire UNESCO des droits de la personne et de la démocratie de l’UAC de l’autre. Les deux titres sont acquis en 2016 et orientent durablement son engagement vers la défense des droits fondamentaux.
Handicap et travail : une thèse qui transforme le vécu en droit
Le 23 novembre 2022, il franchit une nouvelle étape en soutenant à l’Université de Bordeaux une thèse de doctorat en droit privé et sciences criminelles, sous la direction des professeurs Jérôme Porta et A. Noël Gbaguidi.
Intitulée « Handicap et travail », elle confronte les systèmes juridiques français et béninois en matière d’emploi des personnes handicapées. Par cette démarche, il transforme ce qu’il éprouve dans sa vie quotidienne en objet de recherche, en matière juridique, en plaidoyer.
Avocat à Bordeaux : serment le 29 novembre 2024
Admis ensuite à l’École des avocats Aliénor de Bordeaux, il effectue son projet pédagogique individuel à l’École Nationale de la Magistrature puis son stage final au cabinet Légide Avocat auprès de Maître Stanislas Laudet. Il obtient le Certificat d’aptitude à la profession d’avocat (CAPA) en octobre 2024 et prête serment devant la cour d’appel de Bordeaux le 29 novembre 2024.
Aujourd’hui, Maître BONI exerce au barreau de Bordeaux, au 18-20 rue du Maréchal Joffre. Sa pratique couvre le droit des étrangers devant les tribunaux administratifs, la Cour nationale du droit d’asile (CNDA) et le juge des libertés et de la détention (JLD), le droit du travail devant les conseils de prud’hommes, ainsi que le droit du handicap et de la sécurité sociale, notamment les litiges relatifs à la prestation de compensation du handicap (PCH).
Domicilié au Bénin, il plaide également devant les juridictions béninoises.
Premier enseignant universitaire non-voyant du Bénin à l’UAC
En novembre 2025, il réussit le concours de recrutement des enseignants du supérieur, figurant parmi les trois lauréats retenus en droit privé, et devient le premier enseignant universitaire non-voyant du pays à l’Université d’Abomey-Calavi.
Engagé de longue date dans le mouvement associatif, il en a assuré la présidence avant d’être élu, lors de l’assemblée générale du 8 août 2026, trésorier général de l’ANaPH Bénin (Association Nationale des Personnes Handicapées).
Trente et un ans après ce 6 mars 1995, l’enfant de l’Atacora se tient debout devant les juridictions de deux pays et devant les étudiants d’une université. Il incarne la démonstration que le handicap, loin d’être une fatalité, peut devenir une matière de droit, un levier de transformation et une exigence d’égalité.
Un destin tragique et heureux que l’universitaire assume avec foi et engagement au service du droit.