
La Croisette ne s’attendait peut-être pas à entendre parler de Cotonou cette semaine. Et pourtant, depuis le 12 mai, un cinéaste béninois foule le sol du Palais des Festivals avec son film sous le bras. Medessè Agohoundjè, réalisateur et producteur, est à Cannes pour présenter Le Linge Sale, court métrage de 26 minutes sélectionné au Short Film Corner du Marché du Film. Une présence discrète mais symboliquement considérable pour un pays dont le cinéma cherche, depuis des années, à s’imposer au-delà de ses frontières.
Une histoire de femme, une histoire d’Afrique
Sur l’écran, tout commence par un geste banal : une femme qui lave du linge. Mais derrière ce geste quotidien se cache une dramaturgie tendue, portée par deux personnages que tout sépare. Théodore, veuf depuis quinze ans, incapable de faire son deuil. Et Faouziath, jeune mère célibataire sans ressources, qui nettoie les vêtements de la défunte épouse chez cet homme brisé. Dans cette maison endeuillée, elle entrevoit une chance d’avenir pour son fils de sept ans. En moins d’une demi-heure, Agohoundjè parvient à installer une atmosphère lourde et lumineuse à la fois celle du Bénin ordinaire, loin des clichés. Le film avait déjà reçu un accueil remarqué lors de son avant-première à l’Institut Français du Bénin, en mars dernier.
Sous la bannière « Femmes africaines »
Le Linge Sale n’arrive pas seul sur la Croisette.Il s’inscrit dans une programmation collective portée par la société de distribution sénégalaise Wawkumba Film, intitulée « Femmes africaines acte 1 : Force inébranlable ». Quatre courts métrages, quatre réalisateurs, une même conviction : raconter les femmes africaines à travers leurs propres regards. Aux côtés du film béninois figurent Atémit Sembé d’Abdoul Aziz Basse, Rafet de Khadidiatou Sow, et Le Labo d’Abdou Sané alias Kambossa. Wawkumba Film occupe un stand au sein du Palais des Festivals parmi plus de 300 exposants internationaux, avec une ambition clairement affichée : que le cinéma africain cesse d’être représenté uniquement par des intermédiaires étrangers.
Cannes, une porte d’entrée vers les marchés internationaux
Pour Agohoundjè, cette semaine en France n’est pas une fin en soi. Le réalisateur participe également au programme Producers Network du Marché du Film, dispositif qui met en relation des producteurs émergents du monde entier avec des décideurs de l’industrie distributeurs, financeurs, programmateurs. Cette double présence Short Film Corner et Producers Network illustre la stratégie d’un cinéaste qui pense déjà au-delà de son premier film. Il ne vient pas chercher la consécration. Il vient prospecter, construire, nouer des partenariats pour les projets à venir.
Un cinéaste ancré dans son terroir
Né et formé au Bénin, Medessè Agohoundjè est de cette génération de cinéastes africains qui refusent l’exotisme de commande. Ses travaux explorent la culture dahoméenne et la condition féminine dans une société béninoise en mutation. Ses films ne sont pas des cartes postales : ce sont des œuvres qui interrogent, qui ancrent profondément leur regard dans une réalité vécue. À Cannes, il représente plus que lui-même. Dans un pays où les infrastructures cinématographiques restent fragiles, chaque présence internationale est un acte politique autant qu’artistique.Faire exister le cinéma béninois sur les écrans du monde, c’est déjà une forme de résistance.Le Linge Sale est disponible dans le catalogue officiel du Short Film Corner sur le site Cinéma de Demain du Festival de Cannes.Le 79e Festival se tient du 12 au 23 mai 2026.
Max Gaspard ADJAMOSSI