
Le discours d’investiture de Romuald Wadagni à Parakou révèle une construction narrative soignée, mêlant émotion personnelle, hommages stratégiques et promesses calibrées pour une élection présidentielle qui s’annonce décisive pour le Bénin.
L’ancrage territorial et l’émotion comme point d’entrée
WADAGNI ouvre son propos par un détour autobiographique puissant. En évoquant ses souvenirs d’enfance à Parakou aux côtés de son père, fonctionnaire du Plan, il réalise plusieurs opérations symboliques simultanées.D’abord, il s’inscrit dans une continuité familiale au service de l’État, établissant ainsi une légitimité qui dépasse son propre parcours. Ensuite, la description des routes en mauvais état et de la 404 bâchée qu’il fallait pousser crée un contraste saisissant avec les infrastructures actuelles. Ce procédé narratif lui permet de valoriser indirectement les réalisations de la décennie écoulée tout en se positionnant comme témoin direct de cette transformation.Le choix de Parakou comme lieu d’investiture n’est pas anodin. Capitale du département du Borgou et carrefour du nord du Bénin, cette ville symbolise la volonté d’ancrer la campagne dans toutes les régions du pays, au-delà des grands centres urbains du sud.

L’équilibre délicat entre la continuité et le renouveau
Le passage le plus révélateur du discours concerne l’hommage au Président Patrice TALON.WADAGNI y consacre un développement substantiel, louant la « vision » et le « courage » de son mentor politique. Il affirme que le Bénin a « avancé plus qu’aucun autre pays africain » sous sa direction, une assertion audacieuse qui vise à capitaliser sur le bilan de la présidence sortante. Cet hommage appuyé répond à un double impératif : rassurer l’électorat acquis à la mouvance présidentielle en garantissant la continuité des politiques engagées, tout en se positionnant explicitement comme le dauphin légitime. La formule « je vous prie de rester un guide et un phare pour nous tous qui prendrons la relève » est explicite quant à la filiation politique revendiquée.Toutefois, cette stratégie de continuité comporte un risque : celui de ne pas suffisamment incarner le renouveau pour séduire les électeurs en quête de changement. WADAGNI tente de contourner cet écueil en insistant sur le fait que « les étapes les plus difficiles ont été franchies » et que vient désormais le temps où tous pourront « bénéficier pleinement des fruits de la croissance ».
Le rassemblement politique comme démonstration de force
L’investiture commune par quatre formations politiques (Renaissance Nationale, Moele Bénin, le Bloc Républicain et l’Union Progressiste le Renouveau) constitue un signal politique fort. WADAGNI consacre une part importante de son discours à remercier nominativement les leaders de ces partis, particulièrement Abdoulaye BIO TCHANÉ et Joseph DJOGBÉNOU.Ces hommages personnalisés remplissent une fonction stratégique: ils valorisent publiquement les poids lourds de la coalition, renforçant ainsi la cohésion interne en période pré-électorale. La référence à BIO TCHANÉ comme « modèle de rigueur » et ancien directeur Afrique du FMI vise également à rassurer sur la crédibilité économique de la future équipe.La mention de Joseph DJOGBÉNOU comme « esprit lumineux » et homme du « renoncement personnel » au profit de l’intérêt général peut être lue comme une reconnaissance de la mise sous boisseau de ses ambitions présidentielles propres au profit de l’unité de la mouvance

La jeunesse au cœur du projet: promesse ou pari risqué?
La seconde partie du discours opère un virage thématique net vers la jeunesse. WADAGNI cite des statistiques frappantes: 70% des Béninois ont moins de 25 ans, un Béninois sur deux a moins de 18 ans. Le Bénin serait « l’un des pays les plus jeunes du monde ».Cette insistance sur la démographie juvénile n’est pas anodine dans un pays où la question de l’emploi des jeunes et de leur insertion socio-économique constitue un défi majeur. En promettant de « transformer cette énergie en opportunités », WADAGNI formule un engagement qui reste pour l’instant à l’état de principe général.L’absence de mesures concrètes dans ce discours d’investiture est assumée (« Je ne suis pas ici pour présenter un programme détaillé »), mais cette posture pourrait être critiquée par l’opposition comme un manque de substance.Le candidat mise sur l’idée que « les axes de résolution de ces défis sont connus, étudiés et planifiés », renvoyant les détails à plus tard.
L’unité nationale face aux défis régionaux
À plusieurs reprises, WADAGNI martèle le thème de l' »unité nationale » comme « notre plus grande force ». Cette insistance prend tout son sens dans le contexte géopolitique régional. L’allusion à « un monde instable » et « une région traversée par des crises » fait écho aux défis sécuritaires que connaissent plusieurs pays voisins du Bénin, notamment au Sahel.En se positionnant comme « le candidat de tous les Béninois »,WADAGNI cherche à transcender les clivages ethniques, régionaux ou politiques. Cette posture œcuménique est classique en période électorale, mais elle prend une résonance particulière dans un pays où les équilibres géographiques et communautaires demeurent des enjeux sensibles.
La colistière comme symbole d’ouverture
La présence de Mariam CHABI TALATA comme colistière est présentée comme « le symbole de l’égalité, de l’ouverture et de la confiance ». Actuelle vice-présidente, elle apporte à la fois la continuité institutionnelle et une dimension symbolique importante : première femme à occuper cette fonction, elle incarne une forme de modernité politique.WADAGNI insiste également sur le fait que cette association représente « la symbiose et le lien indéfectible entre les générations », suggérant ainsi que leur ticket combine expérience et renouveau.

Ce qui n’est pas dit: les angles morts du discours
Tout discours politique se définit autant par ce qu’il dit que par ce qu’il tait.Plusieurs absences frappent dans cette allocution.D’abord, aucune référence directe à l’opposition politique béninoise.WADAGNI parle d’unité mais ne tend pas explicitement la main aux forces politiques hors de sa coalition. Cette omission peut s’interpréter soit comme une stratégie de polarisation assumée, soit comme un silence provisoire avant une phase de campagne plus ouverte.Ensuite, les questions sociétales sensibles (libertés publiques, pluralisme médiatique, conditions de détention) sont totalement absentes de ce discours, alors qu’elles ont constitué des sujets de débat durant le mandat du Président TALIN .Enfin, si la jeunesse est abondamment citée, les seniors, les femmes (hors la colistière), les paysans ou d’autres catégories sociales spécifiques ne font l’objet d’aucun développement particulier.
Une rhétorique de la confiance et de la promesse
Le discours de WADAGNI repose sur une rhétorique de l’optimisme et de la confiance. Les termes « espérance », « confiance », « promesse », « dignité » émaillent son propos. Cette tonalité positive vise à créer une dynamique électorale favorable, en capitalisant sur un bilan présenté comme positif.La formule conclusive « la promesse de servir toujours avec intégrité, avec constance, avec courage » résume l’image que le candidat souhaite projeter: celui d’un homme de conviction et de fidélité, ancré dans les valeurs de service public.

Ce discours d’investiture remplit efficacement sa fonction première: marquer solennellement le lancement de la campagne présidentielle de la mouvance au pouvoir. WADAGNI y déploie une stratégie narrative équilibrée entre continuité assumée et promesses d’approfondissement des transformations engagées.La construction rhétorique est soignée, alternant émotion personnelle, hommages politiques et appel à la mobilisation collective.Le candidat se positionne clairement comme l’héritier du Président TALON tout en cherchant à incarner une vision tournée vers l’avenir, particulièrement pour la jeunesse.Reste à voir comment cette posture de continuité dans le changement sera reçue par l’électorat béninois, et comment WADAGNI affinera son message face aux critiques de l’opposition et aux attentes concrètes des populations. Les prochaines semaines diront si cette stratégie de lancement parvient à fédérer au-delà de la base acquise de la mouvance présidentielle.
Max Gaspard ADJAMOSSI